BILLAUD-VARENNE

Jacques-Nicolas Billaud, dit

Billaud-Varenne

Age : Né à La Rochelle, 38 ans en Thermidor an II

Adresse : 40 rue Saint-André-des-Arts

Métier : Avocat

Fonction(s) : Député de Paris à la Convention depuis le 7 septembre 1792, membre du Comité de Salut Public depuis le 5 septembre 1793.

Billaud avant la Révolution

Aîné d’une famille d’avocats au présidial de la Rochelle depuis deux générations, Billaud-Varenne eut un parcours typique de cette jeune génération de la bourgeoisie de robe qui allait prendre un rôle de premier plan durant la Révolution, jalonné néanmoins par quelques accidents de parcours. Ses rapports avec ses parents, toujours distants, devaient considérablement se dégrader par la suite. Elève aux Oratoriens de Niort où se côtoyaient catholiques et protestants, il reçut une éducation classique mais ouverte aux idées nouvelles. Mais contrairement à nombre de ses futurs collègues, il ne s’investit pas dans les concours académiques et en 1782, quatre ans après sa prestation de serment d’avocat, il quitte la Rochelle pour rejoindre le collège des Oratoriens de Juilly (Seine-et-Marne)(1)cf. J.-N. BILLAUD-VARENNE, Principes régénérateurs du système social, publ. de la Sorbonne, pp. 18-21 (introduction de Françoise Brunel) ; Bernard GAINOT, Dictionnaire des membres du Comité de salut public, Taillandier, 1990, p. 85 ; Alfred BEGIS, Billaud-Varenne, mémoires inédits et correspondance, Paris 1893, p. 3, où il fit connaissance avec Fouché en 1784(2)cf. L. MADELIN, Fouché 1759-1820, p. 4. Il y fut brièvement « préfet de pension », et aurait perdu sa place en raison de sa passion pour le théâtre. Il s’établit alors à Paris et se maria(3)cf. A ROBERT, E. BOURLOTTON & G. COUGNY, Dictionnaire des parlementaires français (…) de 1789 à 1889 t.I, p. 322. Devenu avocat au Parlement de Paris, il aurait rédigé en 1787 des mémoires & notes d’audience pour Danton(4)cf. Alfred BEGIS, Billaud-Varenne, mémoires inédits et correspondance, Paris 1893, p. 13.

Rôle politique de Billaud Varenne

Il se fait peu à peu connaître durant les premières années de la Révolution par son activité éditoriale(5)cf. J.-N. BILLAUD-VARENNE, Principes régénérateurs du système social, publ. de la Sorbonne, p. 19 (introduction de Françoise Brunel). En 1790, après la publication de son ouvrage Le dernier coup porté aux préjugés & à la superstition, il fut, si ce n’est proche, du moins sollicité par Legendre(6)cf. A. BEGIS, Billaud-Varenne, mémoires inédits et correspondance, Paris 1893, p. 14. Pour avoir proposé l’instauration de la République au moment de la fuite du roi, il fut chassé des Jacobins  en juillet 1791. De retour dans le club, il s’y prononça début décembre contre la guerre voulue par la Cour et les Girondins, une semaine avant Robespierre(7)cf. G. WALTER, Maximillien de Robespierre, ed. de 1989, pp. 244-247. En août 1792, il devint substitut du procureur de la Commune insurrectionnelle de Paris. Elu député à la Convention, il défendit Robespierre attaqué par le Girondin Louvet le 29 octobre. En mars 1793, il dénonce vivement la trahison de Dumouriez, puis celle du Conseil exécutif, alors qu’il est envoyé en mission à Rennes durant le début de la Guerre de Vendée pour hâter la mobilisation de 300.000 hommes. Impliqué lors de la chute des Girondins, il attaqua également le 25 juin Jacques Roux, lui reprochant à travers ses attaques contre l’agiotage et l’accaparement de tendre vers anarchisme(8)cf. A ROBERT, E. BOURLOTTON & G. COUGNY, Dictionnaire des parlementaires français (…) de 1789 à 1889 t. I, p. 322 ;  Bernard GAINOT, Dictionnaire des membres du Comité de salut public, Taillandier, 1990, p. 86.

Membre du Comité de Salut Public

De retour d’une mission auprès des armées du Nord durant l’été, il entre au Comité de Salut Public le 5 septembre 1793 en compagnie de Collot d’Herbois. Ils sont en charge de la correspondance avec les représentants en mission(9)cf. A ROBERT, E. BOURLOTTON & G. COUGNY, Dictionnaire des parlementaires français (…) de 1789 à 1889 t.I, p. 322.

Il en devient un membre assidu, et un travailleur comme un défenseur acharné. Il repart brièvement en mission à Saint-Malo en février 1794, pour assister aux préparatifs d’une expédition contre les Anglais à Jersey. Il privilégie désormais plus le club des Jacobins, au détriment de celui des Cordeliers(10)cf. Bernard GAINOT, Dictionnaire des membres du Comité de salut public, Taillandier, 1990, p. 86.

Portrait

Comme membre du Comité de Salut Public, Billaud est décrit par l’historien Bernard Gainot comme un individu taciturne, d’humeur et d’apparence austère (grand, traites réguliers et longs cheveux noirs) mais d’un total désintéressement et aux grandes capacités administratrices(11)cf. Bernard GAINOT, Dictionnaire des membres du Comité de salut public, Taillandier, 1990, p. 87.

Législateur social

Le 1er floréal an II (20 avril 1794), il présente devant la Convention un rapport sur « les institutions civiles » où il énonce l’idée d’un nouveau lien social « fondé sur un échange journalier de liens réciproques ». Il y réaffirme son opposition à la guerre de conquête(12) Déjà présent dans son Despotisme des ministres publié en 1789, cf. J.-N. BILLAUD-VARENNE, Principes régénérateurs du système social, publ. de la Sorbonne, p. 30 (introduction de Françoise Brunel).

Action centralisatrice

Billaud s’opposa au mouvement sectionnaire cordelier, partisan de l’application immédiate de la Constitution et de contre pouvoirs exécutifs locaux forts exercés par les sociétés populaires et qui se manifesta dans de grandes villes de France de la fin de l’été à l’hiver 1793(13)cf. Françoise BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, pp. 14-16. Aux nombreuses manoeuvres locales — notamment à Valence(14)cf. Françoise BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, p. 15, citant les travaux d’A.-M. Duport et de Jacques Guillaumou (où s’y opposèrent les frères Payan), Dunkerque ou Lille — Billaud répliqua le 28 brumaire an II (18 novembre 1793) par le principe de « centralité législative » dans son Rapport sur le « gouvernement provisoire et révolutionnaire »(15)cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, p.18.

Il le justifiait par l’inefficacité à laquelle étaient condamnées toutes mesures de salut public appliquées par un pouvoir local autonome : « Les décrets sur les accaparements tombent insensiblement en désuétude, parce qu’ils frappent sur l’avidité des riches marchands, dont la plupart sont aussi administrateurs (…). Ainsi, dans une République, l’intérêt particulier continue d’être le seul mobile de l’action civile ; et les leviers du gouvernement agissent plutôt pour ceux qui les meuvent que pour le peuple, qu’on semble vouloir dégoûter de la liberté, en le privant sans cesse des bienfaits de la Révolution »(16)cf. Annales Révolutionnaires 1923, A. MATHIEZ, La dictature économique du Comité de Salut Public, p. 461

Il fut logiquement grandement impliqué dans la loi du 14 frimaire an II (4 décembre 1793). Cette loi organique du Gouvernement révolutionnaire fit du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale les deux comités de gouvernement, ayant prééminence sur les autres comités de la Convention et devant lesquels l’ensemble des administrations du territoire étaient responsables(17)cf. Michel EUDE, Le comité de sûreté générale de la Convention, in « L’Etat et sa police en France (1789-1914) », 1979, Droz, pp. 21-22. Cette loi interdit par ailleurs « tout congrès ou réunions centrales » et licencia les « Armées révolutionnaires » départementales(18)cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, pp. 16-17-19.

Préalablement, dès le 9 frimaire, Billaud avait fait interdire aux représentants de créer des armées révolutionnaires dans les départements ou toute autre instance qui ne seraient redevables qu’à eux-mêmes ou aux administrations départementales(19)cf. Annales Révolutionnaires 1923, A. MATHIEZ, La dictature économique du Comité de Salut Public, p. 462 (+note).

Différends avec Robespierre

Le 7 messidor (25 juin 1794), Billaud-Varenne et Collot d’Herbois signèrent un ordre d’arrestation rédigée par Robespierre de l’ensemble des membres du Comité révolutionnaire de l’Indivisibilité(20)cf. AHRF 1985, Michel EUDE, Le Comité de Sûreté générale en 1793-1794 p. 300 pour des motifs demeurés peu clairs(21)cf. European Studies Review, 1975, Martyn LYONS, The 9nth Thermidor — Motives and effects p. 135; Témoignage d’Henry Bodson, membre du CR : (AN) F7 4604 doss. 2.

Billaud-Varenne et Collot d’Herbois revinrent sur leur décision et signèrent leur ordre de libération, ainsi que Barère, Carnot, Prieur de la Côte-d’Or et Saint-Just le 21 messidor (9 juillet 1794)(22)cf. « L’Etat et sa police en France (1789-1914) », M. EUDE, Le comité de sûreté générale de la Convention, 1979, Droz, p. 23, sur pression probable du Comité de sûreté générale(23)cf. AHRF 1985, Michel EUDE, Le Comité de Sûreté générale en 1793-1794 p. 303.

Entre leur incarcération et leur libération, Billaud fut indirectement attaqué par Robespierre le 13 messidor aux Jacobins.Il envisagea une réplique en faisant annoncer dans le Moniteur pour le 16 messidor la parution de ses Opinions politiques et morales(24) l’ouvrage ne paraîtra que bien plus tard (pluviôse an III), remanié, sous le titre Principes régénérateurs du système social, portant sur les institutions républicaines.

Revenant plus tard sur un extrait du dernier discours de Saint-JustJ’atteste que Robespierre n’a jamais parlé dans le comité qu’avec ménagement de porter atteinte aux membres de la Convention »), il avancera que le gouvernement se refusa formellement à procéder à toute nouvelle atteinte à la représentation nationale : « Sur qui devaient donc tomber ces coups, encore plus terribles quand ils partent de la main d’une faction, et que la perfidie seule de Saint-Just a pu annoncer devoir être portés avec ménagement pour qu’ils parussent, sans doute, moins odieux et moins effrayants ? »(25)cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, p. 22

Pour Françoise Brunel, l’attitude vindicative de Robespierre relançait de nouvelles luttes de factions au lieu de les clore par l’établissement d’institutions civiles(26)cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, pp. 86-87; Autre élément allant dans ce sens, les premiers discours officiels sur le 9 thermidor délivrés par des proches de Billaud : Collot d’Herbois, Barère, le présentant comme « la crise ultime d’une révolution enfin proche de son terme ». cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, pp.113-114, processus auquel était attaché Billaud. Surinvestir les Jacobins au détriment de la Convention et du Comité de salut public comme le faisait Robespierre rentrait en contradiction avec le principe de centralité législative et le rendait suspect aux yeux de Billaud de vouloir se créer « un parti »(27)cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, p. 95.

Billaud-Varenne pendant les événements du 9-Thermidor

Séance des Jacobins du 8 thermidor

D’après le compte-rendu de La Correspondance politique de Paris et des départements paru le 10 thermidor, la séance débute par un affrontement entre Robespierre d’un côté, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois de l’autre pour déterminer lequel d’entre eux prendraient la parole. Le premier l’emporta, soutenu par une nette majorité de l’assistance, malgré la véhémence de la partie adverse qui protesta que Robespierre n’avait aucun droit à la préférence(28)cf. Georges MICHON, Les séances des 8 et 9 thermidor aux Jacobins, AHRF 1924 p. 498, d’après La Correspondance politique de Paris et des départements, n° 90 du 10 thermidor an II.
Ce dernier se livra à la relecture de son discours prononcé en fin de matinée à la Convention, lequel suscita un enthousiasme marqué, particulièrement des tribunes qui marquait son hostilité à l’encontre de ceux qui ne l’approuvaient pas.

Le président du Tribunal révolutionnaire Dumas menaça ensuite Collot d’Herbois et Billaud-Varenne de subir le sort des récentes factions hébertistes et dantonistes. Tous deux tentèrent de répondre à ces accusations, mais furent tour à tour accablés par l’hostilité générale. Collot montra d’abord vainement les coups qu’il avait reçus quand il faillit être la victime d’Admirat(29)cf. Georges MICHON, Les séances des 8 et 9 thermidor aux Jacobins, AHRF 1924 pp. 499-500, d’après La Correspondance politique de Paris (…), 10 thermidor an II.

Billaud, qui n’était pas reparu aux Jacobins depuis quatre mois, prit vainement sa défense : « Où sont les Jacobins? Je ne les retrouve plus dans une Société où l’on insulte un représentant du peuple, au moment où il rappelle qu’il a manqué périr victime de son patriotisme. Quand les choses en sont à ce point, il n’y a plus qu’à s’envelopper la tête dans son manteau pour attendre les poignards »(30)cf. Alphonse AULARD, La Société des Jacobins t. VI, pp. 282-283.

Collot parvint pourtant à reprendre la parole « pour faire entendre qu’il soupçonne les intentions de Robespierre ; que celui-ci aurait dû communiquer au gouvernement les faits qui sont dans son discours avant de les dénoncer au Peuple ; que ce dernier parti n’eût été plausible que dans le cas où les deux comités n’auraient point voulu corriger leur erreur ; qu’au reste Robespierre aurait retranché bien des choses de son discours, s’il n’avait cessé de venir au Comité de Salut Public depuis plus de quatre décades. Il a fini en demandant que le discours de Robespierre fût mis à l’ordre du jour, pour être dorénavant l’objet des discussions de la société. ».
Chassé de la tribune, Collot s’effondre d’affliction alors que Billaud, refusant de céder fait face aux cris « à la guillotine ! », tente une ultime et brouillonne prise de parole, « il présente aux cris des tribunes et aux murmures de la Société un front où se peignent l’audace et la fureur ; il lui est impossible de parler autrement que par des gestes brusques et menaçants. Quelques-unes de ses paroles parviennent cependant à l’oreille (…) ; il parlait des Jacobins nouveaux, des erreurs où Robespierre avait été entraîné, il appuyait la proposition de Collot d’Herbois. »

Ils abandonnèrent la tribune au milieu d’un tumulte odieux, qui ne fut calmé qu’avec l’intervention de Couthon, qui « demande la discussion non pas du discours de Robespierre, mais de la conspiration ; nous les verrons paraître à cette tribune, les conspirateurs ; nous les examinerons, nous verrons leur embarras, nous retiendrons leurs réponses vacillantes ; ils pâliront en présence du Peuple, ils seront convaincus et ils périront ».
Ceux qui ne partageaient pas l’enthousiasme de la majorité furent chassés de la société(31)cf. Georges MICHON, Les séances des 8 et 9 thermidor aux Jacobins, AHRF 1924 pp. 500-501, d’après La Correspondance politique de Paris (…), 10 thermidor an II.

Pendant le 9 thermidor

Billaud, le 9 thermidor, aurait achevé une tragédie en deux actes, « Polycrate »(32) Polycrate : tyran grec de Samos, mis à mort par Cambyse en 524 av. J.-C., qu’il voyait comme un témoignage allégorique de résistance à l’oppression adressé aux survivants, en cas de victoire de Robespierre. Saint-Just lui ayant promis de dresser son acte d’accusation, Billaud serait allé confier son oeuvre à un ami sûr, qui s’est avéré fort gêné de la « charge » qui lui incombait… L’ouvrage n’a jamais été retrouvé(33) D’après une note autographe saisie au moment de son arrestation, cf. A. BEGIS, Billaud-Varenne, mémoires inédits et correspondance, Paris 1893, pp. 17-19.

Le 8 thermidor à la Convention, à la suite de Cambon, Billaud conteste le discours fait par Robespierre. Mais à la fin de la séance, il est solidaire de la loi du 22 prairial.

FRERON « le moment de ressusciter la liberté est celui de rétablir la liberté des opinions. Je demande que l’assemblée reporte le décret qui accorde aux comités le droit de faire arrêter les membres de la Convention. Quel est celui qui peut parler librement lorsqu’il craint d’être arrêté ? »
BILLAUD-VARENNE « Si la proposition qui est faite était adoptée, la Convention seroit dans un état d’avilissement effrayant : celui que la crainte empêche de dire son avis n’est pas digne du titre de représentant du peuple »(34)cf. Archives parlementaires, 1ère série, t. XCIII, p. 534).

Le lendemain pourtant, il se désolidarise de la loi qu’il attribue à la seule faction robespierriste et porte le premier l’attaque sur le plan politique(35)cf. l’introduction de Françoise Brunel , J.-N. BILLAUD-VARENNE, Principes régénérateurs du système social, publ. de la Sorbonne, p. 17, d’après Archives Parlementaires, 1ère série, t. XCIII, Paris, CNRS, 1982.

Répondant à une accusation de la Commission des 21 en l’an III, Billaud niera avoir approuvé une consigne consistant à empêcher Robespierre et à ses partisans de s’exprimer(36)cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, p. 173, ce que semble confirmer l’une de ses réactions durant la séance à la Convention.

Justifications de Billaud-Varenne après Thermidor

Très proches pour l’essentiel de leurs convictions, il est malaisé de comprendre en quoi Billaud-Varenne et Robespierre se sont opposés à l’approche de Thermidor.

La loi du 22 prairial

Dans ses écrits qui suivirent les événements de Thermidor, son collègue Laurent Lecointre l’accusa d’avoir été solidaire de la loi du 22 prairial élaborée par Robespierre et Couthon jusqu’à la veille du 9 thermidor(37)cf. L. LECOINTRE, « Les crimes des sept membres des anciens Comités de salut public et de sûreté générale (…) », an III, p. 17.

Dans leur Réponse à Laurent Lecointre, Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Vadier  firent au contraire remonter leur désaccord fondamental avec Robespierre à la loi 22 prairial, après que ce dernier et Couthon l’aient élaboré seuls sans aviser les autres membres de l’ensemble de ses dispositions.
Billaud y est décrit comme le principal contradicteur de l’Incorruptible, s’accordant sur ce point avec Lecointre(38)cf. L. LECOINTRE, « Les crimes des sept membres des anciens Comités de salut public et de sûreté générale (…) », an III, p. 31 : « Il est contraire, disait-il, à tous les principes et à la marche constante du Comité de présenter un projet de décret sans le communiquer au Comité. » Le ton monte (si bien que l’on doit fermer les fenêtres pour que les passants ne soient plus témoins des cris), Robespierre accuse Billaud de protéger Ruamps, et termine ainsi l’échange : « je te connais maintenant. — Et moi aussi, rétorque Billaud, je te connais comme un contre-révolutionnaire »(39)cf. Réponse de Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Vadier aux imputations de Laurent Lecointre (réimpression), La Révolution française, revue d’histoire moderne & contemporaine t. XXXIV, 1898 pp. 168-170 (notes) A noter que cette séance du Comité de salut public est datée du 22 floréal.

Dès le 13 fructidor, lors de la séance de la Convention consacrée aux réactions à l’attaque de Lecointre, Billaud avait déclaré que le 23 prairial il eut au Comité de Salut public « une scène si orageuse que Robespierre en pleura de rage, que depuis ce temps il ne vint plus que deux fois au Comité de Salut public et qu’afin que le peuple ne fût pas témoin des orages qui nous agitaient, il fut convenu que le Comité de Salut public tiendrait ses séances un étage plus haut »(40)cf. A. MATHIEZ, Divisions dans les Comités de gouvernement à la veille du 9 Thermidor, in « Autour de Robespierre », Payot, 1957, p. 160. Il affirmera par ailleurs que Robespierre aurait demandé au Comité, deux jours plus tard, que l’on arrêtât Fouché et Tallien(41)cf. L. MADELIN, Fouché 1759-1820, p. 171, d’après la Première Réponse de Billaud. Il aurait également proposé que Billaud parte auprès des armées dans le Nord (il avait déjà proposé à Collot d’Herbois, au lendemain d’une altercation avec lui, de repartir à Commune-Affranchie). Ce qui fut refusé, les membres du comité « sentant le besoin d’être réunis, et étant peu nombreux surtout  »(42)cf. Réponse de Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Vadier aux imputations de Laurent Lecointre (réimpression), La Révolution française, revue d’histoire moderne & contemporaine t. XXXIV, 1898 p. 170 (note)

Dans un mémoire d’autodéfense inédit, Billaud revient sur la loi du 22 prairial présentée comme point de départ de la « tyrannie de Robespierre »(43)cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910 pp. 19, 162 ; A. MATHIEZ, Divisions dans les Comités de gouvernement à la veille du 9 Thermidor, in « Autour de Robespierre », Payot, 1957, p. 155 et l’instrumentalisation du Bureau de Police Générale(44)cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, pp. 14, 31-35. Il reconnaîtra que Saint-Just lui avait proposé d’en prendre la tête, « dans les derniers temps du règne du triumvirat »(45) Pas de précisions sur la date. S’agissait-il des réunions des 4 ou 5 thermidor ? cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910 p. 16.

Velléités punitives et dominatrices imputées à Robespierre

Il aborde également dans ce mémoire un autre facteur de dissension : le fait que par ses velléités punitives, Robespierre relançait la lutte des factions assagie depuis la chute de Danton.

« Reppetera-t-on que tous ces débats n’ont eu lieu, comme on l’a avancé, que parce qu’on n’est pas tombé d’accord sur le choix des victimes ? Mais quelles sont donc celles qu’on puisse seulement soupçonner avoir été désignées par ceux qu’on accuse ? (…) Lorsqu’on convient que Robespierre avait eu l’intention de faire arrêter trente représentants du peuple, dont on prétend que la liste a couru, et que cet atroce projet est resté sans exécution, quels sont ceux qui s’y sont opposés ? Quand on est venu demander qu’on mît en jugement plusieurs de nos collègues, quels sont ceux qui ont gagné le temps nécessaire pour conserver l’intégralité de la Convention ? »(46)cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, pp. 16-17, 25 Cela n’empêche pas Billaud de remettre en cause dans d’autres témoignages l’authenticité des listes de proscription(47)cf. Réponse des membres de l’ancien Comité de salut public dénoncés, aux pièces communiquées par la Commission des Vingt-Un, p. 106. De même, quand dans sa défense il opposera au réquisitoire dressé contre la politique de l’an II l’action décisive accomplie (dans les domaines militaire, des finances ou de l’approvisionnement), il l’associe à la volonté de faire promptement aboutir la Révolution : « Certes ces faits sont trop incohérens avec les accusations qu’on dirige contre nous, pour que tout homme de bonne foi ne distingue pas quelle est la part du triumvirat ; et la portion de ceux qui, ayant eu le malheur d’être placés dans un même cercle, n’ont pu obtenir qu’à force de soins, d’efforts, et de zèle, les résultats qui menaient rapidement la révolution à son terme ; tandis que les trois conjurés ne travaillaient qu’à assassiner la patrie. »(48)cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, p. 323 A la majorité de Comité de Salut Public revenait le mérite de l’ensemble du redressement national, à Robespierre l’arbitraire des persécutions, et leur prolongement indéfini par une relance de la lutte des factions.
Cela l’amènera néanmoins à considérer Robespierre comme le chef de la dernière faction à abattre : « la félicité publique n’attendait plus, pour être à jamais consolidée, que, la chute du triumvirat qui paraissait être la dernière faction qui pût menacer la patrie. »(49)cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, p. 44

Espionnage

L’existence du réseau d’informations du comte d’Antraigues était connue depuis qu’Henin, l’ambassadeur français à Constantinople, avait informé fin 1793 le Comité de salut public de l’existence probable en son sein d’un espion grimé en Jacobin qui fournissait ses protocoles secrets au représentant espagnol à Venise, Las Casas(50)cf. A. MATHIEZ, L’Histoire secrète du Comité de Salut public, Revue des Questions Historiques 1914 pp. 47-50.

Le soupçon se porta sur Hérault-Séchelles, poussé à la démission le 11 nivôse (31 décembre 1793)(51)cf. A. MATHIEZ, L’Histoire secrète du Comité de Salut public, Revue des Questions Historiques 1914 pp. 49-52. Les historiens Buchez et Roux, s’appuyant sur une note diplomatique, incrimineront pour leur part Billaud-Varenne, qui pour détourner l’attention de lui aurait désigné Hérault-Séchelles après l’interception à Toulon de ses lettres secrètes(52)cf. P.-J.-B. BUCHEZ & P.-C. ROUX, Histoire parlementaire de la Révolution, t. XXXI, Paris, Paulin, 1837, p. 24, citant M. Gravenreuth, président de la régence d’Augsbourg sous l’Empire.

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Réferences   [ + ]

1. cf. J.-N. BILLAUD-VARENNE, Principes régénérateurs du système social, publ. de la Sorbonne, pp. 18-21 (introduction de Françoise Brunel) ; Bernard GAINOT, Dictionnaire des membres du Comité de salut public, Taillandier, 1990, p. 85 ; Alfred BEGIS, Billaud-Varenne, mémoires inédits et correspondance, Paris 1893, p. 3
2. cf. L. MADELIN, Fouché 1759-1820, p. 4
3, 9. cf. A ROBERT, E. BOURLOTTON & G. COUGNY, Dictionnaire des parlementaires français (…) de 1789 à 1889 t.I, p. 322
4. cf. Alfred BEGIS, Billaud-Varenne, mémoires inédits et correspondance, Paris 1893, p. 13
5. cf. J.-N. BILLAUD-VARENNE, Principes régénérateurs du système social, publ. de la Sorbonne, p. 19 (introduction de Françoise Brunel)
6. cf. A. BEGIS, Billaud-Varenne, mémoires inédits et correspondance, Paris 1893, p. 14
7. cf. G. WALTER, Maximillien de Robespierre, ed. de 1989, pp. 244-247
8. cf. A ROBERT, E. BOURLOTTON & G. COUGNY, Dictionnaire des parlementaires français (…) de 1789 à 1889 t. I, p. 322 ;  Bernard GAINOT, Dictionnaire des membres du Comité de salut public, Taillandier, 1990, p. 86
10. cf. Bernard GAINOT, Dictionnaire des membres du Comité de salut public, Taillandier, 1990, p. 86
11. cf. Bernard GAINOT, Dictionnaire des membres du Comité de salut public, Taillandier, 1990, p. 87
12. Déjà présent dans son Despotisme des ministres publié en 1789, cf. J.-N. BILLAUD-VARENNE, Principes régénérateurs du système social, publ. de la Sorbonne, p. 30 (introduction de Françoise Brunel)
13. cf. Françoise BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, pp. 14-16
14. cf. Françoise BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, p. 15, citant les travaux d’A.-M. Duport et de Jacques Guillaumou
15. cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, p.18
16. cf. Annales Révolutionnaires 1923, A. MATHIEZ, La dictature économique du Comité de Salut Public, p. 461
17. cf. Michel EUDE, Le comité de sûreté générale de la Convention, in « L’Etat et sa police en France (1789-1914) », 1979, Droz, pp. 21-22
18. cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, pp. 16-17-19
19. cf. Annales Révolutionnaires 1923, A. MATHIEZ, La dictature économique du Comité de Salut Public, p. 462 (+note)
20. cf. AHRF 1985, Michel EUDE, Le Comité de Sûreté générale en 1793-1794 p. 300
21. cf. European Studies Review, 1975, Martyn LYONS, The 9nth Thermidor — Motives and effects p. 135; Témoignage d’Henry Bodson, membre du CR : (AN) F7 4604 doss. 2
22. cf. « L’Etat et sa police en France (1789-1914) », M. EUDE, Le comité de sûreté générale de la Convention, 1979, Droz, p. 23
23. cf. AHRF 1985, Michel EUDE, Le Comité de Sûreté générale en 1793-1794 p. 303
24. l’ouvrage ne paraîtra que bien plus tard (pluviôse an III), remanié, sous le titre Principes régénérateurs du système social, portant sur les institutions républicaines
25. cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, p. 22
26. cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, pp. 86-87; Autre élément allant dans ce sens, les premiers discours officiels sur le 9 thermidor délivrés par des proches de Billaud : Collot d’Herbois, Barère, le présentant comme « la crise ultime d’une révolution enfin proche de son terme ». cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, pp.113-114
27. cf. F. BRUNEL, 1794. Thermidor. La chute de Robespierre, p. 95
28. cf. Georges MICHON, Les séances des 8 et 9 thermidor aux Jacobins, AHRF 1924 p. 498, d’après La Correspondance politique de Paris et des départements, n° 90 du 10 thermidor an II
29. cf. Georges MICHON, Les séances des 8 et 9 thermidor aux Jacobins, AHRF 1924 pp. 499-500, d’après La Correspondance politique de Paris (…), 10 thermidor an II
30. cf. Alphonse AULARD, La Société des Jacobins t. VI, pp. 282-283
31. cf. Georges MICHON, Les séances des 8 et 9 thermidor aux Jacobins, AHRF 1924 pp. 500-501, d’après La Correspondance politique de Paris (…), 10 thermidor an II
32. Polycrate : tyran grec de Samos, mis à mort par Cambyse en 524 av. J.-C.
33. D’après une note autographe saisie au moment de son arrestation, cf. A. BEGIS, Billaud-Varenne, mémoires inédits et correspondance, Paris 1893, pp. 17-19
34. cf. Archives parlementaires, 1ère série, t. XCIII, p. 534
35. cf. l’introduction de Françoise Brunel , J.-N. BILLAUD-VARENNE, Principes régénérateurs du système social, publ. de la Sorbonne, p. 17, d’après Archives Parlementaires, 1ère série, t. XCIII, Paris, CNRS, 1982
36. cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, p. 173
37. cf. L. LECOINTRE, « Les crimes des sept membres des anciens Comités de salut public et de sûreté générale (…) », an III, p. 17
38. cf. L. LECOINTRE, « Les crimes des sept membres des anciens Comités de salut public et de sûreté générale (…) », an III, p. 31
39. cf. Réponse de Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Vadier aux imputations de Laurent Lecointre (réimpression), La Révolution française, revue d’histoire moderne & contemporaine t. XXXIV, 1898 pp. 168-170 (notes) A noter que cette séance du Comité de salut public est datée du 22 floréal
40. cf. A. MATHIEZ, Divisions dans les Comités de gouvernement à la veille du 9 Thermidor, in « Autour de Robespierre », Payot, 1957, p. 160
41. cf. L. MADELIN, Fouché 1759-1820, p. 171, d’après la Première Réponse de Billaud
42. cf. Réponse de Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Vadier aux imputations de Laurent Lecointre (réimpression), La Révolution française, revue d’histoire moderne & contemporaine t. XXXIV, 1898 p. 170 (note)
43. cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910 pp. 19, 162 ; A. MATHIEZ, Divisions dans les Comités de gouvernement à la veille du 9 Thermidor, in « Autour de Robespierre », Payot, 1957, p. 155
44. cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, pp. 14, 31-35
45. Pas de précisions sur la date. S’agissait-il des réunions des 4 ou 5 thermidor ? cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910 p. 16
46. cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, pp. 16-17, 25
47. cf. Réponse des membres de l’ancien Comité de salut public dénoncés, aux pièces communiquées par la Commission des Vingt-Un, p. 106
48. cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, p. 323
49. cf. Mémoire inédit de Billaud-Varenne, Revue Historique de la Révolution Française, janvier-mars 1910, p. 44
50. cf. A. MATHIEZ, L’Histoire secrète du Comité de Salut public, Revue des Questions Historiques 1914 pp. 47-50
51. cf. A. MATHIEZ, L’Histoire secrète du Comité de Salut public, Revue des Questions Historiques 1914 pp. 49-52
52. cf. P.-J.-B. BUCHEZ & P.-C. ROUX, Histoire parlementaire de la Révolution, t. XXXI, Paris, Paulin, 1837, p. 24, citant M. Gravenreuth, président de la régence d’Augsbourg sous l’Empire

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